Les Gardiens de la Terre et de l’Esprit : Hommage à mes Maîtres de l’Algérie Savante
Les Gardiens de la Terre et de l’Esprit : Hommage à mes Maîtres de l’Algérie Savante
C’était une époque de contrastes saisissants, entre la sérénité des amphithéâtres et les premiers grondements de la tempête politique des années 90. Dans ce tumulte, quatre hommes ont tracé mon chemin, m’offrant une double boussole : la science de la terre et la compréhension des hommes.
Belkacem Azzout : Le Maître de la Lumière et de la Biochimie.
Je ne veux pas oublier Belkacem Azzout. Professeur de biochimie, il fut mon mentor et président du jury de ma thèse. C’était un homme d'une élégance rare qui nous impressionnait tous par son allure : toujours en jean bleu impeccable, chaussures noires, avec un pull en cachemire col V laissant apparaître le col blanc d'une chemise parfaitement repassée. Ses lunettes à monture de plastique noir lui donnaient un air de génie. Rasé de près chaque jour, il incarnait la rigueur.
Je me souviens d'un jour, vers 14h, alors que nous étions assis sur un banc du parc de l'institut. Il a retiré ses lunettes et nous a lancé : « Que vous a fait le livre dans ce pays ? Un livre n'est pas une montagne ! Allez lire ! ». À l'époque, il dirigeait l'institut. Quand nous lui avons demandé s'il comptait rester longtemps à la direction, il a répondu avec son sourire sarcastique : « Être au pouvoir, c'est comme l'amour : ça s'use ».
Je l'admirais tant que je l'imitais à la perfection, au point que mes camarades m'ont emmené devant son bureau pour lui montrer son « double ». La dernière fois que je l'ai vu, c'était en 2007. Il sortait de la faculté d'Alger au volant de sa Fiat Tipo rouge. Il m'a reconnu, a baissé sa vitre, remonté ses lunettes d'un geste de l'index et m'a demandé : « Où étais-tu passé ? Toujours aux États-Unis ? ». Il m'a donné sa carte de visite en me demandant de passer le voir à Paris. J'ai promis de le faire, mais en 2008, une crise cardiaque nous l'a arraché.
Mr. Aïssa Abdelguerfi : Le Prophète de la Phytogénétique
À l'autre bout de la ville, à l'INA, régnait le Pr Aïssa Abdelguerfi. Disparu en 2024 après un long combat contre la maladie, il a laissé un vide immense. Pionnier des cultures fourragères depuis 1975, il était le gardien des ressources phytogénétiques de notre pays.
Je me souviens de ce jour électrique dans le « Grand Amphi ». Devant 300 étudiants, il parlait du Frêne (le Dardar) avec une émotion presque sacrée. Il décrivait ce miracle de la nature kabyle : cet arbre dont on coupe les feuilles pour nourrir le bétail et qui, deux semaines plus tard, renaît plus vert que jamais. « Cet arbre est sacré », avait-il dit. Un étudiant radical, marqué par l’idéologie du FIS naissant, l’avait interrompu brutalement : « Monsieur, c’est haram ! On n’adore pas les arbres, on n'adore qu'Allah ! ». La colère d’Abdelguerfi fut mémorable. Ce savant, amoureux de la vie et du terroir, ne pouvait tolérer que l'on vienne briser la poésie de la science par un dogme étroit. Il l’avait expulsé sous les rires de l'amphithéâtre, défendant jusqu'au bout la liberté académique.
Youcef Sebti : Le Poète de la Géographie Agricole
Le Pr Abdelguerfi m’avait un jour confié une distinction qui m’honorait : j’étais, après Youcef Sebti, le seul en Algérie à mener de front l’agronomie (INA) et la sociologie (Bouzaréah).
Youcef Sebti (1943-1993), poète et agronome, était notre modèle invisible. Diplômé de l'INA en 1963 et en sociologie en 1968, il incarnait cette double culture. Son assassinat en 1993 par l'obscurantisme a marqué la fin d'un âge d'or, mais son héritage de "Savant-Poète" vivait à travers nous.
Youcef Sebti nous enseignait la Géographie Agricole. C’était un homme d’un calme absolu. Quand il marchait, sa tête restait baissée, et ses pas étaient plus longs que ceux du commun des mortels. Il portait toujours un sac à l'épaule et une veste en velours d'un vert pomme tirant sur le jaune. Autour de son cou, il nouait un chèche (ce même voile que portent les hommes du Sud ) d'un vert militaire clair, qu'il glissait soigneusement sous les boutons de sa veste. Il avait une barbe légère, à peine poussée sous le menton. Très silencieux, déterminé, il ne se souciait guère des apparences : ses jeans n'étaient jamais taillés, il les enroulait simplement en bas. C'était un homme d'une profondeur immense pour qui j'ai un respect total.
Le jour de son assassinat en 1993, j'étais à ses funérailles à l'INA. Ce dernier adieu fut bouleversant. Je n'oublierai jamais le Pr Belkacem Azzout, dévasté, qui s'est approché du corps de Youcef Sebti pour déposer une unique rose rouge sur sa poitrine. Ce jour-là, j'ai vu l'obscurantisme tuer nos étoiles. Ce jour-là, j'ai déclaré la guerre à cette idéologie qui a emporté Tahar Djaout, Smaïl Yefsah et tant d'autres. La terreur flottait sur l'institut comme un nuage noir, surtout après le meurtre de Madame Aïssa, experte en génétique de la pomme de terre, lâchement assassinée à son propre bureau au département de phytotechnie.
Pr. Chérif Benguergoura : Le Regard de l’Âme et le père de la Sociologie Rurale.
À l’Université de Bouzaréah, le Pr Chérif Benguergoura était bien plus qu’un enseignant de sociologie rurale ; il était un guide spirituel. Je revois encore cet homme élégant, aux traits fins, dont les yeux d’un bleu-gris limpide semblaient toujours chercher une vérité invisible. Sa pudeur était sa marque : quand il vous parlait, il ne vous fixait jamais droit dans les yeux. Son regard se posait sur le bois d’une table ou le grain du sol, comme s’il lisait la structure même de la société dans la matière.
Bilingue et passionné, il m’avait accordé un privilège rare dans cette faculté qui basculait vers l’arabisation : celui de rédiger mes examens et mes mémoires en français. Il savait que je venais de l’INA d'El Harrach, et ce pont entre l’agronomie et la sociologie nous liait d'une manière unique. Je le revois encore, quittant la faculté avec son sac en toile épaisse à deux anses, rempli de livres, pour prendre le bus vers Aïn Benian. Un homme d'une humilité absolue, portant en lui toute la complexité rurale de l'Algérie
Le Refus de l'Obscurité
Je me souviens de ce matin de 1991, à l'Amphi C. Les grèves du FIS tentaient de paralyser l'université. Le même étudiant au regard trouble, qui avait défié le Pr Abdelguerfi, frappa à notre porte pour nous forcer à sortir. Seul contre tous, j'ai refusé. « Je suis ici pour étudier, pas pour suivre vos mots d'ordre. » Ce jour-là, j'ai compris que la science était un acte de résistance.
Aujourd'hui, j'écris ces lignes pour que l'histoire retienne le nom d'Aïssa Abdelguerfi (1951-2024), celui de Belkacem Azzout (mort en 2008), celui du poète Youcef Sebti, et celui de Chérif Benguergoura. Ils m'ont appris que pour comprendre l'Algérie, il fallait aimer à la fois sa terre et ses racines humaines.
Amzoun, Republié le 26 Février, 2026
Agronome, Sociologue & Nutritionniste
Influenceur
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